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 Heureux les ignorants

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Alia Edorta
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MessageSujet: Heureux les ignorants   Ven 30 Avr - 21:55

Alia, Alia, Alia. ALIA, ALIA, ALIA !
La jeune aveugle se réveilla en sursaut, se redressant complètement sur son lit, transpirant à grosses gouttes, entendant son petit cœur battre à cent à l'heure et respirant avec difficulté. Terrifiée sans savoir pourquoi, elle tremblait de tous ses membres et elle ne se rendit pas tout de suite compte qu'on lui parlait. Ce fut quand une main ferme l'obligea à se recoucher qu'elle réalisa qu'elle n'était pas seule. Ses membres étaient douloureux, mais son corps entier baignait dans une matière qu'elle ne connaissait pas, douce et accueillante. Elle ne portait plus la crasse du voyage : sa peau propre avait retrouvé sa pâleur naturelle. Lentement, son angoisse inexpliquée s'apaisa, dans un silence reposant. Puis, quand elle eut récupéré une partie de son emprise sur elle-même, elle osa demander :

- C'est toi, Anor ?

Anor Khelan était le prêtre qui lui était le plus dévoué depuis qu'elle était Grande Prêtresse. Âgé de trente-neuf ans, de nature calme et posée, il était quelqu'un de profondément intègre. Nulle rancœur n'avait entaché ses rapports avec Alia, alors qu'il aurait certainement pu prétendre à son rang. Elle en était la première surprise mais, avec la délicatesse qui la caractérisait, ne le lui avait jamais fait remarquer. Anor Khelan appartenait à cette catégorie d'hommes chez qui le divin effaçait toute trace d'ambition et de douceur. Il était peut-être un peu trop dogmatique, mais certainement pas fanatique ; il était surtout dévoué au culte d'Aimar.

Malgré le gouffre de peur qui s'ouvrait devant elle, Alia recommença, surprise de n'obtenir aucune réponse du souffle qu'elle identifiait comme étant celui d'Anor :

- Il y a quelqu'un ?

Une voix éteinte lui répondit.

- Je suis là, Grande Prêtresse.

C'était Anor qui venait de parler. Pressentant la catastrophe, Alia voulut se redresser, aussitôt empêchée par le prêtre. Elle devinait, à son souffle quasiment silencieux, qu'il y avait un énorme malaise.

- Que s'est-il passé ? Tout va bien ?

Tendue comme un arc, elle le sentit hésiter. Mais que se passait-il ? Ils avaient atteint le Pays des Dieux ! Où était Aimar ? D'ailleurs, pourquoi était-elle encore aveugle ? Pourquoi avait-elle encore mal dans chacun de ses membres, alors qu'on aurait du lui faire avaler un divin nectar qui l'aurait remise sur pieds ? Où étaient les rires cristallins des êtres divins ? Où était Gwyddion ? Et Leto Astar ? Et pourquoi avait-elle l'impression que le ciel allait lui tomber sur la tête quand Anor lui expliquerait ce qui n'allait pas ?

- Notre connaissance n'était pas parfaite. Nous ne savions rien... alors que nous aurions dû.

La voix était tellement rauque et ne correspondait tellement pas à Anor qu'Alia douta un instant de son authenticité. Elle ne comprenait pas ce qu'il voulait lui dire alors qu'elle savait que c'était primordial.

- De quoi parles-tu ?
- Est-ce que vous vous sentez mieux ?

Alia s'agita. Il passait du coq à l'âne, sans prendre le temps de lui détailler le problème. Que ne savaient-ils pas qu'ils auraient dû savoir ? Et si c'était ce qu'Anor ne supportait pas ? S'il était frustré par la Connaissance des dieux et qu'il se sentait humilié en tant que prêtre d'Aimar, de ne pas partager cette connaissance ? Alia décida de commencer par répondre à sa question avant de l'amener à lui parler.

- Oui, je me sens mieux.

D'un ton un peu abrupt, il lui répondit :

- Vous avez déliré pendant plusieurs jours et je sais que ce n'est pas raisonnable, mais je voudrais que vous m'accompagnez faire quelques pas dehors.

Prise au dépourvu, Alia hocha la tête. Anor ne se comportait décidément pas de façon normale. C'était lui qui l'avait empêchée de se relever et qui voulait qu'elle reste couchée. Maintenant, il voulait qu'elle se promène avec lui ? Comme s'il réalisait que sa proposition relevait de l'absurde, il dit :

- Commencez par vous asseoir.
- Anor, qu'est-ce qui se passe ?


La voix qui lui répondit était désemparée.

- Je ne sais pas. Je suis perdu. Sortons, je vous expliquerai.

Triturant les draps fins entre ses doigts nerveux, Alia se redressa sans mal. Anor perdu ? Pourquoi ? Très bien, qu'ils sortent, mais... Qu'avait-il de si difficile à lui dire ? Pourquoi est-ce que ça avait l'air d'être tellement grave ? La prêtresse sortit du lit. Anor l'aida à enfiler ce qu'elle crut être une de ses habituelles robes blanches, par-dessus la chemise de nuit qu'elle portait. Alia fut rapidement détrompée par la finesse de la matière. La robe ne lui appartenait pas. Gênée, la jeune femme allait protester mais Anor dit :

- Ne vous inquiétez pas, vous pouvez la mettre.

Une fois de plus, il n'expliquait rien. Conciliante, Alia accepta de reporter ses questions et le suivit sans poser la myriade de questions qui lui venaient à l'esprit. Toutefois, au milieu de l'escalier menant au premier, Alia craqua et demanda :

- Où sommes-nous ?
- Théoriquement, au Pays des Dieux. Pratiquement, dans une cité qui s'appelle Edor Adeï.


Alia s'arrêta. Une vague de déception l'envahit. Ses épaules s'affaissèrent. Ainsi, ils n'étaient pas au Pays des Dieux ? Pourtant, ce que Liiken lui avait décrit, au sommet de l'Aiguille... Le silence admiratif de tous ceux qui l'entouraient... Le lit au confort inimaginable...

- Edoradeille ? C'est cette cité que nous avons vue depuis la Gérax ?
- Oui.


Alia commençait à perdre patience. Jouer aux devinettes s'avérait pénible. Pourquoi est-ce qu'Anor était aussi laconique ? Ils parvinrent au bout de l'escalier et Alia eut un mouvement de recul. Ils se trouvaient maintenant dans une grande pièce, occupée par beaucoup de personnes inconnues. Anor lui prit le bras et lui fit traverser l'endroit bondé, ne la lâchant qu'une fois à l'air libre.


    - Anor Khelan -
    Anor avait déjà eu l'occasion de découvrir un peu Edor Adeï. Il avait eu besoin de marcher seul, pour réfléchir à tout ce qu'il avait appris. Et il avait découvert que certains quartiers étaient magnifiques. Même si la Grande Prêtresse ne voyait pas, il voulait l'y emmener, lâchement, comme si un beau cadre pouvait rattraper ce qu'il allait lui dire.
    Anor Khelan n'aurait jamais cru en parvenir un jour à cette remise en question. Orphelin, veuf et sans enfants, il s'était entièrement dévoué à Aimar. Apprendre qu'il était un homme issu d'Edor Adeï lui avait causé un choc sans précédent. Il s'était senti floué. Lui, prêtre de la Connaissance, avait été pris en flagrant défaut d'ignorance. Certes, les dieux avaient fini par mourir et venaient d'ailleurs, mais il n'aurait jamais imaginé cet ailleurs soit un endroit comme Edor Adeï, tellement... humain. Les Tables d'Olaria, disait la rumeur, contenaient ce secret parmi d'autres. Et lui, Anor Khelan, sachant lire et écrire, n'avait jamais envisagé une telle possibilité. Il avait réellement cru parvenir au Pays des Dieux. Il connaissait Alia depuis longtemps – il l'avait vue grandir – et savait qu'il en allait de même pour elle. Et oui, il avait peur. Peur de ce que sa révélation impliquait pour la jeune femme qui le suivait avec confiance. Elle avait tellement encaissé ces derniers temps qu'il avait peur qu'elle refasse une folie comme l'escalade de la Gérax, sans garde-fou cette fois.

    Il pressa le pas, tenant fermement la main d'Alia. Si seulement cette marche rapide pouvait durer toujours, pour ne pas laisser à la Grande Prêtresse le temps de poser d'autres questions ! Et puis, éviter ceux qui venaient en sens inverse lui donnait un prétexte pour ne pas parler. C'était le début de l'après-midi et beaucoup de gens circulaient autour d'eux. Seulement, Alia finit par demander :

    - Pourquoi es-tu contrarié, Anor ?

    Il se retourna pour voir le visage d'Alia, sans s'arrêter, et se prit quelqu'un de plein fouet. Le choc fut assez violent. Confus, il lâcha la main de la Grande Prêtresse et regarda d'un air surpris l'homme en face de lui, qui se massait la mâchoire. Il était vêtu des atours les plus fantastiques qu'il ait jamais vu. Écarlate, pourpre, émeraude et jade : les couleurs se mêlaient dans un joyeux mariage de tons et de matière. L'homme était d'une élégance sans pareille, ce qui fit perdre momentanément ses moyens à l'ascétique Anor. Il s'excusa platement et ne comprit pas le regard d'intense mépris que lui jeta l'inconnu. Inquiet pour la Grande Prêtresse dont il avait lâché la main, Anor se retourna vers elle au moment où l'homme bousculé disait :

    - Et alors, le gueux, on rêve de richesse et on ne regarde pas où on met les pieds ?

    Anor, préoccupé par le visage indécis d'Alia, quelques pas en arrière, l'ignora pour dire à la Grande Prêtresse qu'il n'avait pas été attentif à l'endroit où il marchait. Il tendait la main vers elle au moment où il sentit une dague s'enfoncer profondément dans son dos, à hauteur du cœur.

    - On ne tourne pas le dos à un Lormanii !

    Anor, incapable de comprendre ce qui lui arrivait, se retourna, suffocant. Cet homme avait porté la main sur lui ! Il était fou ? Pourquoi personne ne lui portait secours ? Pourquoi les gens regardaient sans intervenir ? Anor voulut parler, outré et révolté, mais il en fut incapable. La douleur était trop forte. Il émit un gargouillis peu agréable et réalisa, abasourdi, qu'il... qu'il... oui, qu'il allait mourir. Hébété, incapable de réaliser pleinement la chose, il sentait le sang chaud couler dans son dos et entendait son cœur battre comme s'il n'y avait plus que ce bruit-là au monde. Non, il entendit également le cri d'Alia :

    - Anor !

    Tout comme il sentit ses deux bras l'entourer. Il vit la statue de cet autre dieu dont il avait entendu parler. Agonisant, il se laissa tomber sur le piédestal en se demandant si ce Therdone venait lui aussi d'un endroit encore plus magnifique que celui-ci. Il eut un dernier regard pour la Grande Prêtresse. Finalement, il ne lui dirait rien. D'autres s'en chargeraient... avec plus de courage que lui. Elle allait être seule. Et elle n'avait pas fini de souffrir. Il était désolé de ne plus pouvoir la soutenir : il avait été heureux de la voir passer de l'état de gamine à celui de jeune femme. Elle ferait certainement preuve de la même force d'esprit dont elle avait fait preuve à la mort de Leto Astar. Même si, pour l'heure, elle appelait à l'aide en pleurant.

    Anor Khelan passa de vie à trépas. Son ultime regret était d'emporter, comme dernière image, les traits purs d'Alia déformés par la détresse.
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Therdorus Uldarii
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Dim 20 Juin - 16:53

    Therdorus Uldarii venait d’assister à toute la scène, caché à l’autre extrémité de la place de l’étoile. Il était avec sa sœur, Therasia, et tout deux savait d’avance ce qui allait arriver. Ils l’avaient vu, car ils étaient les Oracles de Therdonne, descendants spirituels du premier Gardan Edorta, du fondateur d’Isle, élus du Dieu unique. Nul Ilédor n’était au dessus d’eux, et ils ne devaient répondre de leurs actes que devant le créateur lui-même. Ils seraient sans doute la principale force politique d’Edor Adeï… si seulement il n’y avait pas leur propre éthique millénaire qui les en empêchait.

    Car les Oracles ne doivent pas influer directement sur le cours des évènements, et ne peuvent que prodiguer conseils et savoir à ceux qui le désirent… et Therdonne sait qu’ils sont nombreux. Cependant, c’est bien un acte politique qu’ils allaient faire là, un acte ayant pour but de protéger leur pouvoir et leur mainmise sur Isle. Car ils avaient vu l’arrivée des Olarils, et parmi eux, il avaient vu l’avènement d’une femme, d’une prêtresse, avec un lien particulier avec Therdonne. Elle aussi pouvait avoir des visions. Elles étaient plus floues, moins précises… mais pourraient être utilisées contre eux entre de mauvaises mains.

    Il fallait donc que la jeune Olarile, Alia, demeure sous leur protection et découvre son nouvel univers selon leur angle et qu’elle apprenne à obéir à leurs règles.

    Les visions des deux oracles étaient toutes uniques, spécifiques, et pouvaient revêtir de nombreuses formes. La seule vraie restriction était que les deux jumeaux devaient être en contact pour rendre ce miracle possible. Cette vision là était survenue par surprise et avait été aussi floue que précise dans ses détails. Cela avait été un mélange de sensations, de mots, d’images.

    Le résultat était simple et ne posait pas de problème au pragmatique Oracle. La prêtresse Olarile ne pourrait les suivre et tirer un trait sur son ancienne vie qu’à une condition : la mort d’un de ses proches. Ils savaient où celle-ci aurait lieu, quand, et comment. Ils savaient même que ce serait une mort douloureuse et difficile, autant physiquement que moralement. Cette mort et ces circonstances étaient pourtant nécessaires.

    Mais Therdorus savait que le choix n’était pas aussi simple aux yeux de sa sœur. Elle était plus sensible que lui, et en tout cas plus droite et juste. Et la mort de cet homme était à n’en pas douter une injustice.

    Sans s’en rendre compte, le jeune homme entretenait ses propres contradictions. Il lui semblait évident que le noble assassin agissait sans vraie raison valable, qu’il abusait de son pouvoir… et pourtant peut-être aurait-il pu lui-même agir de la même façon (ou en tout cas aurait-il fait appel à des gardes pour faire le travail à sa place). Mais pour le moment, nulle contradiction personnelle ne lui causait un quelconque désagrément, et il lui semblait justifié de voir sa sœur prête à agir. Il était là justement pour faire en sorte que tout se passe selon la volonté de Therdonne… ou la sienne.

    Car qui avait interprété les évènements de la vision ? Peut-être Therdonne voulait-il justement qu’ils changent le cours des choses ? Il avait su persuader sa sœur que non, qu’ils devaient s’assurer que l’homme meurt et que la prêtresse les rejoigne… mais lui savait que c’était de sa propre volonté qu’il avait fait tourner leur discussion ainsi. Là où Therasia croyait dur comme fer à la Volonté toute puissante de Therdonne, lui avait une proposition plus… originale. Et il n’hésiterait pas à user du pouvoir qu’il avait entre les mains pour infléchir les Ilédors et les Olarils dans la direction qu’il aurait lui-même choisi.

    La tradition voulait que les Oracles ne se mêlent pas de politique ? Foutaises ! Ils avaient la divine charge de le faire, mais dans le secret le plus total. Cette prétendue tradition n’était que le masque qui leur permettait de vraiment agir à leur guise et d’orienter l’esprit des hommes selon leur volonté. Ou celle de Therdonne. Ce n’était qu’une histoire de rhétorique dans le fond.


(HRP: Pour des raisons pratiques et pour que Thérasia puisse s'introduire un peu dans l'univers, je propose que nous fassions un tour tout les deux seulement avant que tu n'agisse à nouveau Alia, si ça ne te dérange pas =). Je vous envoie un mp pour préciser ^^)
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Thérasia Uldarii
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Lun 21 Juin - 13:57

Lorsque la servante Anaëlle avait ouvert les lourds rideaux pourpres qui cachaient les immenses fenêtres de sa chambre, c’est la mort dans l’âme que Thérasia avait ouvert les yeux. Repoussant d’un geste dédaigneux les couvertures de soie, elle avait caressé les tentures de son grand lit à baldaquins comme pour se donner le courage qui lui manquait en cette triste matinée. Ses pieds avaient touché l’épais tapis de fourrure qui accompagnait son lit. La sensation de douceur même n’avait pas réussi à apaiser son âme coupable d’un fait qu’elle n’avait pas encore commis. Maudites soient ces visions.

Avec l’aide de sa dame de chambre comme elle aimait à l’appeler, elle s’était vêtue d’une tenue sobre afin de passer inaperçue dans les quartiers de la ville où elle devait descendre. Sa longue chevelure avait fini par être disciplinée dans une queue de cheval haute autour de laquelle une barrette élégante avait pris place. Un copieux petit déjeuner lui avait été servi en prévision des efforts physiques qu’elle aurait à accomplir pour atteindre le quartier qui les intéressait. Le cuisinier avait ajouté des plantes réputées pour leurs vertus apaisantes sur ordre d’Anaëlle qui avait bien vu l’état d’agitation de sa dame.

Une fois sa préparation accomplie, Thérasia avait pu rejoindre son frère qui l’attendait avec impatience, exaspéré comme toujours par le temps qu’elle mettait pour se préparer. Il lui avait fallu son plus beau sourire pour l’apaiser, sourire pourtant pour lequel elle avait du se forcer du fait de son état d’esprit. Si Therdorus s’était rendu compte de l’humeur morose de sa sœur, il n’en avait touché mot.

Les deux oracles avaient été conduits jusqu’aux quartiers nobles puis avaient du poursuivre leur route à pieds. Therdorus avait offert son bras à Thérasia pour l’aider à se déplacer, connaissant les faiblesses physiques de sa sœur. Celle-ci l’avait accepté avec un sourire de remerciement, reconnaissante du soutien qu’il lui apportait. Ils s’étaient ensuite déplacés jusqu’à la place où la chose devait avoir lieu.

La chose. Impossible pour l’Oracle de qualifier autrement l’indicible horreur de ce qui allait avoir lieu. Quand elle avait frôlé son frère quelques jours plus tôt, cette terrible vision les avait submergés, leur coupant le souffle. Des sons, des images et même des senteurs avaient envahi Thérasia, la laissant pantelante. D’irrépressibles sanglots l’avaient saisie devant le drame qu’elle avait vu et qu’elle devrait probablement revoir.

De longues discussions avec Therdorus l’avaient convaincue qu’ils devraient laisser faire l’assassin car il en était de la volonté de Therdone qu’Alia les rejoigne. Son cœur saignait à l’idée qu’elle devrait vivre avec une femme dévastée par la mort d’un ami, mort qu’elle-même aurait pu éviter. Jamais il ne faudrait le lui dire, car les tourments et la culpabilité de Thérasia n’en seraient que renforcés. Alors, elle allait devoir attendre, et assister impuissante à cette tuerie dans laquelle elle ne pourrait intervenir.

Ils étaient désormais sur le lieu qu’elle redoutait tant, à l’autre bout de la place de l’Etoile. Therdorus avait repérer Alia et son compagnon, les montrant à sa jumelle qui avait du retenir un cri pour les avertir. Elle aurait préféré arriver en retard, que tout se soit déjà produit avant qu’elle ne puisse intervenir. Mais il était trop tôt. Elle assisterait à la scène, devrait endurer ce calvaire pour la seconde fois, et devrait rester toujours aussi parfaitement immobile.

Quand le prêtre bouscula le noble, elle ferma les yeux, sa main dans celle de son frère, à la fois pour se rassurer et pour s’empêcher de faire une bêtise. Il lui était interdit d’intervenir puisque ce meurtre était de la volonté de Therdone. Son sens de la morale et de la justice se rebellaient fermement en elle, lui hurlant d’agir, mais son honneur et son respect du devoir la clouèrent sur place. Le temps sembla s’arrêter, laissant à l’oracle tiraillée par ses sentiments contraires un moment supplémentaire pour prendre sa décision qui n’en était pas une. Elle n’avait pas le choix, elle le savait, pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de s’en vouloir.

Incapable de résister, elle se jeta dans les bras de son frère, enfouissant son visage couvert de larmes contre son torse et agrippant le tissus de son haut avec une force qui l’étonna elle-même.

« Pourquoi Ther’ ? Pourquoi doit-on laisser faire ça ? C’est trop dur… »

Ses sanglots reprirent de plus belle. Quelle bonne idée elle avait eu ce jour là de ne point se maquiller. Peu importait après tout, celle qu’ils étaient venu chercher ne voyait pas.

Lorsque les cris d’Alia éclatèrent, elle s’était résignée. Toujours serrée contre son frère, elle maudissait sa faiblesse, maudissait même son dieu qui permettait à de telles choses d’être perpétrées. Jamais plus son culte n’aurait la même foi maintenant qu’elle connaissait les caprices d’une divinité qui permettait la mort d’hommes pour servir son intérêt. Relevant les yeux, elle croisa le regard de son jumeau, prête pour ce qui devait suivre.
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Therdorus Uldarii
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Mar 22 Juin - 17:09

  • Quand sa sœur s’était jetée dans ses bras, Therdorus l’avait serré fort, une main sur le bas du dos et une autre dans ses cheveux, respirant à plein poumon son odeur si particulière. Combien de fois s’étaient-ils pris dans les bras l’un de l’autre ainsi jadis ? La différence était qu’à l’époque c’était Thérasia qui devait réconforter un frère brimé par ses camarades de ‘‘jeu’’. L’Oracle goutait avec une certaine volupté ce changement de paradigme.

    Sa faiblesse d’autrefois n’avait été que le vivier permettant à sa grandeur actuelle et future de s’épanouir. Aujourd’hui, c’était lui qui protégeait, lui qui réconfortait, lui qui décidait. Le Gardan Edorta n’était qu’un pantin aux mains de conseillers qui venaient chaque jour lui manger dans la main. Il avait le pouvoir. Et bientôt, grâce à cette petite prêtresse Olarile, il en saurait plus sur les meurs pour le moins étrange de ces descendants de Bakarne, et eux aussi ne pourrons plus rien faire d’autre que rentrer dans son monde !

    Cependant, ces visions de grandeur abandonnèrent l’esprit de Therdorus, qui l’espace d’un instant oublia tout, pour juste profiter de cet instant privilégié. Nombreuses étaient les femmes qui avaient accepté son étreinte, mais il n’y avait qu’auprès de sa sœur qu’il pouvait éprouver cette étrange paix intérieure, ce calme profond, oubliant tout des intrigues et des mensonges. Il n’y avait plus que le plaisir simple de serrer dans ses bras une personne que l’on aimait… et la réconforter.

    Il rompit leur étreinte, et regarda sa sœur droit dans les yeux, lui offrant un sourire chaleureux. Il essuya les larmes de Thérasia avec douceur d’un revers du pouce.

    « Sèche tes larmes ma sœur, car jamais la prêtresse ne devra savoir ce qui est arrivé. Personne ne devra savoir. C’est là notre fardeau, nous devons cacher certaines vérités pour le bien de tous les Ilédors… et désormais des Olarils. »

    La rupture avait été de courte durée et déjà il avait repris la route de la manipulation. Si ce n’était l’amour qu’il avait pour sa sœur et le fait que seul il ne pouvait avoir de visions, il aurait largement préféré pouvoir être l’unique Oracle, cela aurait été bien plus simple. Mais les arbres les plus accessibles ne sont pas ceux qui donnent les meilleurs fruits ni les plus nombreux, il le savait bien… et le grand pouvoir qu’il détenait nécessitait de grandes preuves de volonté.

    « Bien, prépare-toi, il est temps d’y aller. Je vais m’occuper d’éloigner cet idiot de Lormanii, je te laisse la prêtresse… Tu saurais mieux que moi trouver les mots. »

    Enfin, lui trouverait sans doute les meilleurs mots, la meilleure rhétorique… mais ce n’était sans doute pas ce qui était nécessaire à cette instant, et la vraie compassion de Thérasia pour cette Olarile ferait bien plus de miracles que tous son babil. C’était ça aussi d’être quelqu’un d’exceptionnel : savoir utiliser les capacités des autres à leur juste valeur quand elles peuvent clairement s’avérer plus efficaces. Et puis la dernière fois qu’il avait tenté de parler avec une Olarile, il avait manqué de se faire égorger par cette folle furieuse, enragée, la bave aux lèvres et les yeux injectés de sang, aussi se sentait-il plus à l’aise à quelques mètres de distance.

    Il embrassa sa sœur sur le front, lui caressa la joue de la main… puis prit son air le plus résolu pour rejoindre le théâtre de la vie et lança de sa voix la plus forte et la plus grave :

    « Pelenas Lormanii ! L’acte que vous venez de perpétrer sera jugé et châtié, je puis vous l’assurer ! On ne tue pas l’un des invités Olarils du Gardan Edorta, un descendant du glorieux Bakarne impunément ! Et si la justice des hommes reste trop clémente avec vous, sachez que la justice divine saura vous faire payer cette disparition à sa juste valeur le moment venu ! »

    Le noble faillit s’insurger et se débarrasser de l’impudent qui osait lui parler ainsi en public jusqu’à ce qu’il voit de qui il s’agissait et ne blanchisse soudainement. Il comprit bien vite ce qu’il avait fait et surtout ce qui allait lui arriver. Il venait de réduire à néant des générations d’alliances et de mésalliances pour rejoindre les hautes sphères de la capitale. Au mieux, il pourrait rejoindre ses terres ancestrales loin au sud. Au pire… il ne préférait pas y penser.

    Therdorus lança un regard terrible à la foule, montrant ainsi à tout un chacun que la volonté de Therdonne pourrait s’abattre sur quiconque viendrait troubler ce qui allait suivre, puis il regarda sa sœur, espérant qu’elle saurait faire et dire ce qu’il fallait. Il ne doutait pas, elle y arriverait.
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Thérasia Uldarii
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Mer 23 Juin - 12:21

Thérasia puisa le réconfort nécessaire dans la présence de son frère, dans sa tendresse et dans l’affection qu’il semblait lui manifester. Oui, Therdorus avait un don pour l’agacer, la contrarier, mais il demeurait son jumeau, la personne la plus proche d’elle, et elle l’aimait sincèrement pour tout ce qu’il était. Après tout, n’était-il pas la seule famille qui lui restait ? Elle avait préféré rompre tout contact avec l’ancienne qui la prenait bien trop pour une bête de foire à son goût.

Elle offrit un maigre sourire à son jumeau lorsqu’il lui caressa la joue, récupérant dans son attitude sûre la conviction qui lui manquait pour la suite de ce drame. Therdorus avait raison, il ne valait mieux pas qu’elle s’occupe elle-même du noble, bien trop dégoûtée par son crime pour ne pas lui sauter à la gorge tout de suite. Le peu de contrôle qu’elle était parvenue à garder sur sa personne menaçait de vaciller à tout instant. Ne pas le provoquer semblait la meilleure chose à faire dans l’état des choses.

Elle regarda son frère s’éloigner vers Lormanii, ne pouvant empêcher ses traits de se tordre en une grimace dédaigneuse pour la noblesse d’Edor Adeï qui considérait le petit peuple comme du bétail puis se tourna vers la prêtresse.

Penchée sur son compagnon probablement mort à l’heure actuelle, elle pleurait et appelait désespérément à l’aide. Tout le monde prenait pourtant garde de l’éviter, ne tenant pas à s’attirer les foudres du Lormanii ou pis encore de l’Oracle qui semblait furieux. Elle savait que son frère impressionnait facilement les gens par sa prestance, son élocution, et parfois, elle s’était surprise à l’envier. Thérasia n’était guère habile aux jeux de la Cour. Si elle connaissait parfaitement la théorie sur son rôle à jouer, la pratique s’avérait bien plus difficile. De constitution chétive, l’air pâle et maladif, la Jumelle ne devait pas être très charismatique. Trop honnête bien souvent, elle ne pouvait mentir ou trahir ses opinions pour atteindre son but. Enfin, jusqu’à présent du moins.

Un nouveau regard vers la prêtresse la désola un peu plus. Il allait falloir qu’elle s’avance, son frère comptait sur elle, pour une raison bien obscure à ses yeux, sachant qu’il aurait été beaucoup plus doué qu’elle pour approcher la jeune femme. Toujours cette histoire de charisme…

Pourtant, il l’avait choisie, et elle ne devait en aucun cas le décevoir, sous peine de s’en vouloir amèrement pour le restant de ses jours. Elle avait déjà bien assez de raison de se maudire sans pour autant en rajouter. Son frère lui demandait rarement de l’aide, il était donc de son devoir de l’honorer. Et puis, voir cette femme dans un état si lamentable, probablement perdue dans la ville, la bouleversait réellement.

Prenant son courage à deux mains, elle s’approcha lentement de la scène. Le premier pas fut difficile. Elle eut le temps de dévisager les gens autour d’elle pour voir si aucun ne la pointait du doigt en l’accusant de meurtre. Le second s’avéra encore plus délicat, la pression sur son cœur s’accentuant à la découverte du cadavre. Au troisième pas, elle voyait clairement ses traits déformés par la douleur, figés en un dernier rictus macabre. Elle fut obligée de s’arrêter pour reprendre son souffle, épuisée par les contradictions qui s’opposaient en elle.

La prêtresse avait besoin d’elle pourtant. Nul ne semblait vouloir s’arrêter, Therdorus comptait sur elle. Elle était une meurtrière. La descendante de Barkane attendait. L’homme était mort. Le noble n’avait plus d’avenir. Son jumeau l’avait consolé. Se secouant pour tenter de remettre son esprit affolé en place, elle laissa échapper un grand soupir, décidée à repartir.

Les pas furent tout aussi difficiles que les premiers, mais elle était désormais convaincue qu’il était de son devoir d’avancer vers cet avenir. Lorsqu’elle fut plus proche, elle put contempler l’étendue du massacre. Réprimant son dégoût, elle vint jusqu’à s’accroupir devant le cadavre en face de la jeune prêtresse. Le souffle court de par sa répulsion, elle ferma les yeux de l’homme du bout des doigts. L’Olarile avait dû l’entendre déjà, puisque l’on prétendait que les non voyants développaient leurs autres sens grâce à leur utilisation accrue, mais Thérasia n’était pas encore prête à parler. Un profond soupir lui échappa devant ce gâchis qu’elle aurait pu éviter. Il était désormais trop tard pour les remords. A elle de faire en sorte que cet homme n’ait pas été sacrifié en vain.

« Je suis désolée. Je suis convaincue qu’il était un homme bon, et je vous prie de nous pardonner le comportement de Lormanii. Nos excuses, même les plus sincères, ne pourront bien sur pas ramener celui que vous pleurez, mais elles atténueront peut être un peu la douleur que vous éprouvez. »

Sa voix avait exprimé plus de douleur qu’elle ne l’aurait souhaité. Comment cacher pourtant ce déchirement qu’elle ressentait en elle ? Therdorus aurait su comment faire lui. Il était bien plus habile comédien que sa sœur, mais elle était toute seule et devait se débrouiller.

Elle n’osait toucher l’Olarile, pourtant convaincue inconsciemment qu’un contact physique était nécessaire. Réconforter quelqu’un nécessitait une vraie sollicitude, tant morale que corporelle.

« Noble enfant, vous ne pouvez rester ici. Les rues ne sont pas sûres, même dans ces quartiers, et je ne souhaiterai pas qu’il vous arrive malheur à vous aussi par mon inaction. »

Elle venait de se trahir implicitement dans ses mots, mais n’y avait pris garde. Comment la jeune femme aurait-elle pu faire un rapprochement de toute façon ? Les Olarils ne connaissaient pas encore la Jumelle de ce qu’elle en savait, elle ne craignait donc pas qu’elle la reconnaisse.

Thérasia attendit patiemment une réaction, quelle qu’elle soit de la part de la prêtresse, désireuse de ne pas la brusquer. Les choses avaient déjà été bien trop loin sans qu’elle ne rajoute de problèmes. Attendre encore jusqu’à avoir une réponse, si possible positive. Therdorus lui avait parlé de la violence des Olarils qu’il avait rencontrés, elle espérait que celle-ci ne ferait pas de même, car elle était sans défense et bien trop chétive pour avoir une quelconque chance de s’en sortir.
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Alia Edorta
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Mer 23 Juin - 19:11

Alia avait une violente nausée. Les larmes inondaient son visage blanc, creusant de larges sillons sur ses joues. Le monde n'était plus que désolation. Comment avait-on osé attenter à la vie d'un être humain ? Elle était choquée au plus profond d'elle-même. Quelle était cette cité, Edor Adeï, qui n'était pas encore la cité des dieux si elle avait bien compris Anor, mais où le meurtre était permis et tellement commun ? Quel était ce lieu sans foi ni loi ? Personne ne s'approchait d'elle. Elle ne ressentait rien d'autre qu'un intense désespoir. Où était Aimar ? Pourquoi n'avait-il pas protégé son prêtre, puisqu'ils s'étaient rapprochés de son pays ? Serrant d'une main la dépouille d'Anor, elle tendait l'autre vers le ciel, criant à l'aide, désespérée et misérable, abandonnée de tous. Pourquoi personne ne réalisait qu'elle avait besoin d'assistance ? Pourquoi ne respectaient-ils pas les morts ? Qu'est-ce qu'Anor avait failli lui dire ? Quel était ce lourd secret qui n'avait pas franchi ses lèvres ?Qu'auraient-ils dû savoir, pour reprendre ses mots ? Pourquoi paraissait-il tellement affligé avant de mourir ?

Dans sa détresse, Alia ne sentit pas l'Oracle approcher. Mais elle entendit distinctement sa voix forte. Alors qu'elle était sur le point de sombrer dans l'inconscience, ses paroles pleines de noblesse la touchèrent en plein cœur. La cité dans laquelle ils avaient échoué n'était pas perdue. Des hommes honorables volaient au secours de l'opprimé. Elle ne savait pas qui il était, cet homme sorti de nulle part qui prenait ainsi sa défense, mais déjà, elle l'admirait sans réserve. L'ébahissement fit cesser ses pleurs. Sans lâcher Anor, elle se tourna entièrement vers la voix, sachant parfaitement qu'elle ne distinguerait rien, mais déterminée à discerner ses caractéristiques autant que ses sens pouvaient le lui permettre. La respiration était calme et tranquille, fière et stable. Un homme habitué à être obéi et doté d'une assurance sans faille. Les lèvres d'Alia formèrent le mot merci, mais pas un son ne franchit ses lèvres.

Son sauveur inconnu avait également plongé Alia dans le désarroi : elle ne comprenait pas vraiment ce à quoi il faisait allusion. Certes, elle était Olarile, peut-être descendait-elle de Bakarne, puisqu'elle était Edorta ; en revanche, elle n'avait absolument pas conscience d'avoir été invitée par... Gardan Edorta. Qui était ce Gardan ? Un de ses cousins lointains ? Elle était pourtant quasiment certaines de connaître correctement les branches de sa famille et personne ne portait ce nom parmi ses proches. Était-il possible que d'autres Olarils vivent à Edor Adeï ? Des ancêtres auraient-ils traversé la Gérax avant eux ?

Ce fut la soudaine et discrète présence d'une femme qui la tira de sa confusion. Agenouillée face à elle, elle tendit la main vers Anor. Aussitôt, Alia eut un mouvement de recul et resserra sa prise sur la dépouille de son prêtre. Puis, elle devina le geste délicat et la laissa fermer les yeux de son ami. Les larmes recommencèrent alors à couler. Anor Khelan était mort. Aimar... pourquoi donc lui reprenait-il tous ceux qui comptaient à ses yeux ? Consolée par la sollicitude de l'étrangère, Alia avala sa salive avec difficulté. Elle l'écouta s'excuser et ses pleurs redoublèrent. Effectivement, des explications ne lui apporteraient aucun réconfort. Le souffle de la femme se voulait attentif, mais Alia percevait l'appréhension dans la respiration trop saccadée de son interlocutrice : cela la paniqua davantage. Elle frissonna avant de s'écrier :

- Mais pourquoi l'a-t-il tué ? Qu'avait-il fait ? J'étais derrière lui, je...

Je n'ai rien pu faire. Alia était inutile, comme trop souvent. Le chagrin l'empêchait de s'exprimer de façon claire, mais elle balbutia tout de même :

- Anor... Anor devait me dire une chose capitale, et il a été tué avant de... avant de me le dire. Il est... il est mort ! Et si les rues ne sont pas sûres, pourquoi n'y a-t-il pas de garde ? À quoi pense votre Chef ? Tuer son prochain est le pire acte de violence qui puisse être perpétré !

Elle ne parvenait même pas à mettre des mots sur ce qu'elle ressentait, c'était trop extrême. Lever la main sur quelqu'un d'autre jusqu'à entraîner une mort volontaire... jamais les Olarils ne l'auraient permis. En outre, Alia ne saurait jamais ce qu'Anor voulait lui apprendre : il avait emporté ses révélations dans la tombe. Et surtout, elle ne savait pas comment retourner auprès des autres Olarils. Elle était complètement perdue. Cette femme qui semblait serviable pourrait peut-être l'aider... Elle décida de se jeter à l'eau et demanda :

- Qui êtes-vous ? Je... je ne comprends rien à ce qui m'arrive. Je suis... perdue, je ne sais pas où sont les autres Olarils. Je me souviens d'avoir... franchi la Gérax, puis plus rien. Je vous en supplie, aidez-moi. Je dois retourner... auprès des miens, être auprès de mon... peuple.

Les pleurs s'étaient espacées, mais son affliction était trop forte pour qu'Alia puisse la supérer en quelques minutes. Le chemin vers le rétablissement serait long...
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Thérasia Uldarii
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Dim 27 Juin - 15:20

Thérasia du retenir les larmes qui menaçaient de franchir ses yeux. Voir la jeune femme qui lui faisait face dans un tel état lui serrait la gorge. Sa respiration se faisait plus difficile, et son souffle sifflant alerterait probablement la prêtresse que quelque chose n’allait pas. Il lui fallait donc serrer les dents et faire en sorte de ne pas éveiller les soupçons, du moins tant que son frère ne serait pas près d’elle. Elle se força à se calmer, réduisant peu à peu les battements de son cœur et son souffle haché.

Elle écouta avec attention les élucubrations de l’Olarile, chaque mot s’enfonçant plus profondément dans son cœur blessé. Elle était responsable de son état, et elle ne pouvait rien faire pour y remédier. Qu’était sa compassion face à la perte d’un être cher ? Rien, rien d’important tout du moins. Comment comprendre, ne serait-ce qu’une once de la peur et du désespoir qui étreignait son interlocutrice ? L’Oracle était dans sa ville, elle connaissait la plupart des nobles, et mêmes plusieurs personnes de rang inférieur. Elle voyait ce qui se passait autour d’elle, avait été élevée dans cette culture. L’affaire devait être plus difficile pour une étrangère, aveugle qui plus est. Il était du devoir de la Jumelle de s’en occuper.

Beaucoup de mots, pour peu d’idées au final, ou bien trop qui s’accumulaient derrière les lèvres de la prêtresse. Thérasia ne savait plus que répondre au final, noyée dans le flot de ces paroles accolées à la suite sans réelle cohérence. Elle lança un regard désespéré à son frère, en quête d’une aide bien nécessitée, mais il était occupé ailleurs. Ce besoin de son jumeau lui fit prendre conscience du soutien constant qu’elle exigeait de lui. Elle en eut un peu honte, dépitée de n’être pas capable d’assumer ses fonctions par elle-même. Que la vie des Oracles uniques avait du être difficile ! Mieux valait ne pas y penser et remercier Therdorne de lui avoir donné un frère pour supporter cette tâche.

Elle se concentra de nouveau sur sa future protégée, réfléchissant à la conduite à suivre. Elle ne pouvait tout lui expliquer dans la rue, à la portée des oreilles de tous et dans un tel état de choc. Il valait mieux rentrer. Mais la jeune femme la suivrait-elle ? Après cette première agression, ne craindrait-elle pas un autre piège ? Thérasia connaissait ses propres intentions, mais il n’en allait pas de même de la prêtresse. Il était donc de son devoir de la convaincre de les rejoindre.

« Mon enfant, lâchez ce corps maintenant. Il n’y a plus rien à faire pour lui, si ce n’est lui trouver une sépulture décente. Quelqu’un va venir nous aider à le transporter, et vous m’expliquerez alors la façon dont il convient de faire reposer son corps. »

Voila déjà une chose qui lui semblait importante. Elle ne connaissait pas les mœurs Olariles, et devrait les apprendre pour les années à venir. Pourtant, le plus important résidait encore dans l’avenir de la jeune femme.

« Calmez vous je vous prie. Je peux vous conduire dans un endroit où vous serez en sécurité, et où je serai en mesure de répondre à toutes vos questions, de vous dire ce qu’Anor souhaitait vous révéler. La rue n’est guère appropriée pour ce genre de choses. »

Elle avait bien perçu l’attention de la prêtresse pour Therdorus lorsqu’il avait parlé, ce qui lui parut un point important à ajouter pour la motiver dans sa décision.

« Je suis Thérasia. L’homme que vous avez entendu parler est mon jumeau, Therdorus. Lorsque nous serons au calme, nous pourrons discuter de tout ce qui vous tracasse. Acceptez-vous de nous suivre chez nous ? Nous pourrons ainsi vous offrir boissons et nourritures, ainsi que chaleur et réconfort. Cela est peut être bien peu, mais il me semble que ce soit la meilleure chose à faire à l’heure actuelle. »

Le sort en est jeté, pensa l’Oracle. Elle ne pouvait plus rien faire désormais, si ce n’est attendre la réaction de celle qui lui faisait face.
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Ven 9 Juil - 14:55

Quand l'Oracle parla de laisser quelqu'un d'autre s'occuper du prêtre assassiné, le premier réflexe d'Alia fut d'entourer le corps d'Anor de ses bras, défense dérisoire face à hypothétique adversaire. S'entendre appeler « mon enfant » avait à la fois quelque chose de réconfortant et d'affolant. Alia ne savait pas si ses sens étaient trop désorientés pour lui souffler la vérité ou si Thérasia étaient vraiment incohérente : sa voix était douce et maternelle, mais son souffle était saccadé et la mélodie de son cœur n'était pas harmonieuse. La Grande Prêtresse hésita. La femme, Thérasia, s'était présentée en donnant seulement son prénom, ce qui angoissait davantage la jeune femme. Toute conciliante qu'elle soit, elle ne comprendrait probablement rien aux obligations qui liaient une prêtresse à son dieu et à son peuple. Alia percevait de la bonté dans sa proposition, mais cette même volonté de bien faire ne convenait pas aux usages Olarils. Elle coula un regard en direction de l'endroit où elle savait pertinemment que se trouvait Therdorus, l'homme qui l'avait protégée. Qu'aurait fait Leto à sa place ? Alia pouvait procéder elle-même à la mise en terre d'Anor, mais elle aurait voulu l'assistance du corps clérical pour un membre respecté de leur collège. Kal'Berrick... il était resté dans la Gérax. Qu'était-il devenu ? Elle finit par répondre :

- Je m'occuperai des rites.

Elle devait tellement à Anor... Elle lui devait de se contrôler et de maîtriser sa panique, sa douleur et son affolement. Elle se devait de prendre en main ses funérailles. Et à la vérité, elle aurait été incapable de porter son corps jusqu'à l'auberge qu'ils avaient quitté. La proposition de Thérasia lui permettait d'assurer un traitement décent de la dépouille et c'était suffisamment rassurant pour l'aveugle.

Lentement, son esprit reprenait les bribes de la conversation et les mettait en place, comme si le choc de l'assassinat d'Anor était trop violent pour pouvoir être encaissé normalement. Et quand elle se rendit compte que Thérasia affirmait savoir ce qu'Anor allait lui dire, Alia s'écria :

- Attendez, qu'avez-vous dit ? Vous connaissiez Anor ?

C'était une aberration. Comment cette femme aurait pu assez pénétrer l'intimité d'Anor pour connaître ce qu'il hésitait à révéler à sa Grande Prêtresse ? Quant à sa propre sécurité, Alia s'en moquait. Elle avait tout perdu, il ne lui restait rien à part l'amitié de Liiken Aryassat et le peuple olaril. Alia continua à tenter de comprendre ce qui faisait que cette femme connaissait l'interrogation cruciale qui l'habitait. C'était incroyable, seule une vision avait pu... Une vision ! Cette femme avait certainement des capacités similaires aux siennes. Alia inclina délicatement la tête, sans un geste pour les larmes qui continuaient de s'échapper silencieusement de ses yeux, avant de répondre sans un sanglot dans la voix mais avec une douleur presque tangible :

- Je vous remercie pour votre aide et votre offre généreuse. Je me nomme Alia Edorta. Vous semblez savoir beaucoup de choses, mais... pourquoi tenez-vous tellement à ce que je vous suive ? Je ne doute pas que votre demeure soit plus confortable que l'auberge qui nous accueille, toutefois, les autres Olarils vont s'inquiéter de ne pas me voir revenir.

Le caractère normal des présentations rassurait la prêtresse. Tout n'était pas hors de portée. Elle pensa à Aimar, à tout ce que signifiait sa vie avec lui, puis à tous les Olarils qu'elle avait suivi dans leur folie. Avec des accents de vérité, elle termina, révélant la véritable raison de son refus :

- En outre, je suis une Grande Prêtresse. Ma place est auprès de mon peuple. Pensez-vous que vous abandonneriez en pleine difficulté ceux à qui vous devez prodiguer conseil et soutien ?

La douleur tordait les tripes d'Alia en un supplice sans fin. Son visage reflétait toute sa souffrance. Elle voulait comprendre, écouter cette femme qui ne voulait pas lui parler en rue, enterrer Anor et retourner auprès des Olarils. Sauf que... tout faire en même temps allait se révéler ardu. Thérasia avait raison sur ce point, et Alia s'en rendait bien compte : la meilleure chose à faire était de quitter cet endroit maudit et de reprendre ses esprits.
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Thérasia Uldarii
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Dim 18 Juil - 12:46

Thérasia soupira sous le flot de paroles de la jeune Olarile. Elle tenta d'assimiler tout ce qu'elle racontait afin de répondre convenablement à tout ce qui se posait, mais cela allait être difficile de restituer toutes les réponses à ses interrogations. Pourtant, il était nécessaire de la convaincre car elle devait servir leur cause. Réprimant un nouveau soupir devant l'ampleur de la tâche qui l'attendait, elle passa une main dans sa chevelure impeccable, remettant en place une mèche pourtant parfaitement installée. Son esprit commença à envisager une réponse structurée, mais bien vite, les méandres de sa réflexion l'embrouillèrent, la dissuadant de procéder ainsi.

L'Olarile parlait simplement, de choses concrètes. Il ne fallait pas la perdre dans des considérations trop politiques, la cité lui étant inconnue. Elle aurait le temps de faire son apprentissage auprès des Oracles, comme elle l'avait fait elle-même en son temps auprès de son maitre. Pour le moment, le plus simple serait probablement de jouer la carte de la sollicitude, sollicitude qu'elle éprouvait réellement devant la perte de repère de la jeune femme. Elle n'aurait pas aimé être à sa place, et à défaut d'avoir pu lui éviter de se retrouver dans une telle situation, elle devait faire en sorte de la lui rendre la plus simple possible.

« Je connais vos difficultés Alia, je ne cherche qu'à vous aider. Je ne connaissais pas Anor, mais sa révélation est trop évidente quand on connait la réalité de ce monde, et le monde duquel vous arrivez. Je comprends vos obligations de Grande Prêtresse, mais pour se faire, vous devez savoir et connaître votre nouvel univers. Venez avec Therdorus et moi, nous vous révèlerons tout ce qui pourra vous être utile pour appréhender ce monde. Nous sommes comme vous Alia. Nous aussi avons des responsabilités du même type que les vôtres. Je pense pouvoir dire sans prétention que nous sommes les personnes les plus à mêmes de vous comprendre. Venez avec nous, le temps de reprendre vos esprits. »

Il fallait tenter de la rassurer, l’apaiser malgré ses angoisses, lui faire comprendre leurs similitudes sans pour autant se dévoiler. Il fallait provoquer sa curiosité et rassurer ses craintes, afin qu’elle les suive. Tant de choses si difficiles pour laquelle l’Oracle n’avait jamais été douée. Et puis elle ignorait quoi faire du corps, n’ayant jamais eu à traiter de telle situation auparavant. L’angoisse commençait à la gagner tandis qu’elle prenait conscience de la foule qui l’entourait. Le temps pressait avant qu’une nouvelle bouffée de culpabilité ne la submerge, et sa frêle constitution ne l’aiderait guère.

Thérasia se releva, afin d’essayer de reprendre son souffle. Les choses lui échappaient sans qu’elle ne parvienne à retrouver l’ascendant sur elle-même. Petit à petit, elle paniquait face au monde, à sa culpabilité, à cette femme rongée par la tristesse. Elle se força à respirer longuement, tentant de cacher son trouble à son interlocutrice.
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Alia Edorta
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Sam 24 Juil - 15:36

Tout ce qu'Alia comprenait, c'était que la voie de la raison voulait qu'elle suive Thérasia. Elle nageait en plein cauchemar, mais Aimar avait placé un guide sur sa route, une personne à laquelle se raccrocher. Quelqu'un qui savait qui elle était, ce qu'elle avait besoin de savoir et qui la comprenait. Décidant de mettre de côté la contradiction physique émanant de son interlocutrice, Alia choisit délibérément de ne se fier qu'à sa voix, douce et ferme. Elle se savait seule ; la situation s'était trop souvent produite pour qu'elle tourne résolument le dos à une tentative de réconfort aussi bienveillante. Elle restait craintive et peu sûre, mais elle n'en pouvait plus d'être laissée pour compte. Anor était mort, Leto était mort, Gwyddion était mort. Elle ne reverrait peut-être plus Kal'Berrick. S'il s'avérait qu'elle avait eu tort de suivre Thérasia et qu'elle mourrait, elle les rejoindrait. Si au contraire Thérasia était celle qui la sortirait de son marasme, elle faisait bien de la suivre. Portant le dos de sa main à ses joues pour essuyer son visage trempé, Alia maîtrisa ses sanglots. Peine perdue du côté des larmes : elles semblaient intarissables. Sa voix ne s'en ressentit pas tellement lorsqu'elle répondit :

- Je vous suivrai donc.

Thérasia réalisait-elle à quel point Alia franchissait un grand pas ? La grande prêtresse n'en était pas sûre, mais cela importait peu. Si elle comprenait ce qui lui arrivait, ce qui leur arrivait à tous, elle pourrait mieux remplir son rôle auprès des Olarils. Elle passa tendrement une main sur le visage d'Anor.

- Vous me proposiez tout à l'heure de laisser d'autres transporter la dépouille d'Anor. Vous aviez raison, mais j'aimerais rester à ses côtés. Vous le remarquiez à juste titre, je ne connais pas les usages locaux. Mais je ne veux pas être séparée de lui. Je serai déjà la seule à le veiller...

Si Alia restait à proximité du corps d'Anor, elle se sentirait rassurée. Elle se sentait à l'avance un peu gênée si c'était une attitude inhabituelle en Edoradeille, mais elle ne voyait pas comment procéder différemment. Incluant la dépouille de son prêtre dans sa question, Alia demanda :

- Où allez-vous nous emmener ?

Alia réalisa à ce moment que la réponse ne lui apporterait aucune précision. Edoradeille lui était totalement inconnue, entendre le nom d'un quartier ou d'une maison ne lui apprendrait rien. Elle aurait du poser sa question différemment, demander plus directement si elle allait être conduite dans un temple. Elle se reprit, car il lui semblait important de préciser qu'elle ne serait pas mal à l'aise, qu'elle soit menée en un taudis ou une grande demeure :

- La réponse m'importe peu, en fait. J'ai du mal à rassembler mes esprits. Je voudrais plutôt savoir la fonction que vous occupez, cela m'intrigue. Vous disiez que vous avez des responsabilités proches des miennes. Êtes-vous prêtresse ? Ou la voix d'un dieu ?

Alia pensa un instant à Aimar. Le lien était comme rompu. Alors qu'elle n'avait jamais éprouvé de difficultés pour parler à sa divinité, elle sentait bien que les choses étaient différentes. Et puis, il y avait ce rêve traumatisant qu'elle avait fait... Elle n'avait pas eu le temps d'en parler à Anor.

La respiration de Thérasia s'était calmée et son cœur battait régulièrement. Rassurée par ce changement positif, Alia se sentit étrangement plus calme. Elle essuya ses mains sur l'ourlet de sa robe blanche, puis tendit la droite en murmurant :

- Comme vous l'aurez vu ou deviné, je suis aveugle. Il faudra que vous me guidiez... par la main.

Alia détestait particulièrement ce genre de situation. C'était une mise en évidence de son handicap et de ses difficultés, alors qu'elle aimait faire comme si de rien n'était et se débrouiller seule. Mais elle devinait que Thérasia ne serait pas hautaine et qu'elle prendrait sa main sans mépris. Alors même qu'elle ne connaissait pas Edoradeille, Alia pressentait que Thérasia serait la seule à le faire avant longtemps...
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Dim 15 Aoû - 12:14

La jeune prêtresse s’était calmé, ses larmes peinant à se tarir mais sa voix ayant perdu de ces accents plaintifs propres aux pleurs. Elle semblait réfléchir à toute vitesse, et Thérasia savait qu’il n’était pas de son rôle de s’interposer dans ces réflexions. Une fois son monologue terminé, elle laissa donc Alia prendre en compte sa situation et parler, afin de poser les questions qui la démangeaient, les questions qui l’aideraient à se sortir de cette situation pour le moins délicate. Peu à peu pourtant, l’Oracle savait qu’elle marquait des points dans l’esprit de l’Olarile. Avoir réussi ce qu’elle se serait cru incapable de faire quelques jours plus tôt la revigora.

Alors qu’elle avait toujours laissé à son frère le soin de prendre la parole et de convaincre, de nouveaux horizons s’ouvraient à elle si elle parvenait à prendre l’ascendant sur sa crainte pour s’exprimer elle aussi face au monde. Bien sur, Alia ne faisait qu’un faible premier essai, considérant son trouble et sa perte totale de repère, mais il fallait bien commencer un jour, et peut être qu’avoir réussi à la mettre en confiance renforcerait la nouvelle détermination de la Jumelle à poursuivre sa socialisation en ce sens.

Lorsque la jeune femme eut posé toutes les questions qui lui brulaient les lèvres, l’Oracle entreprit d’y répondre comme il se devait, n’en dévoilant pas trop ainsi dans la rue pour éviter les oreilles mal intentionnées qui avaient du la reconnaître, mais en disant assez pour prouver sa confiance à Alia. Il ne fallait pas que celle-ci croit que sa réserve s’adressait à elle.

Sa volonté de rester auprès de la dépouille allait certes rendre les choses plus longues, mais Thérasia pouvait comprendre l’affliction qui s’emparait d’elle, bien qu’ignorante de la façon dont les Olarils célèbrent les rites funéraires. La mort semblait pourtant être un fléau semblable dans le cœur de ce peuple, en témoignait le visage ravagé par les larmes de la femme lui faisant face. Beaucoup lui restait à apprendre sur ces étrangers, mais elle espérait que le contact d’Alia l’instruirait sur la question, elle qui aimait tant le savoir. La prêtresse représentait pour cette tâche une personne de choix considérant ses connaissances et son don.

L’Oracle accueillit tendrement la main de la prêtresse dans la sienne, établissant le contact qui lui avait paru nécessaire dès le début. Elle remercia Therdone du handicap de sa compagne qui l’empêchait de voir la pitié qui devait se lire sur ses traits. Elle savait qu’il lui fallait se ressaisir, mais cela s’avérait plus difficile à faire qu’à s’en intimer l’ordre. Elle prit le parti de répondre.

« Nous allons en effet demander de l’aide pour transporter Anor, des domestiques doivent nous avoir suivi. »

Thérasia se tourna vers Therdorus, ignorante du fait que la notion de domestique pouvait paraitre bien abstraite à Alia.

« Therdorus, peux-tu demander à Anaëlle de nous envoyer plusieurs hommes solides ainsi qu’une civière ? Nous devons emmener Anor en un lieu plus tranquille pour célébrer son deuil. »


Sa voix avait pris imperceptiblement les accents impératifs propres à ceux qui commandent, sans qu’elle ne s’en rende compte. Elle n’était pas de celle qui traitait ses gens de maison comme des animaux, mais elle avait pris pour habitude de se faire obéir, et cette tendance à l’ordre la rattrapait quelques fois.

« Therdorus et moi allons vous conduire en notre demeure, une tour située légèrement à l’écart de la ville. C’est un lieu de repos et de prière propre à apaiser les tourments des âmes. Quant à notre condition, nous sommes en quelque sorte des prêtres, bien que notre fonction diffère un peu de par certains éléments de notre nature même que je vous expliquerai dans un endroit plus calme. La Tour vous offrira toutes les commodités nécessaires pour prendre soin d’Anor comme il se doit, et si quoi que ce soit venait à manquer à vôtre besoin, nous enverrons quelqu’un le quérir. Tout se trouve en Edor Adeï. »

Elle ignorait là aussi ce qui était nécessaire, mais elle supposait que les richesses de la tour suffiraient à répondre à tous les besoins. La main toujours refermée sur celle de la jeune aveugle en une attitude protectrice, Thérasia reprit une dernière fois la parole, gardant toujours un œil sur le corps sans vie de l’homme, tandis que l’autre scrutait la prêtresse, cherchant parfois son frère pour connaître l’avancement des opérations, et quérir son approbation.

« Les hommes vont arriver pour emporter Anor avec nous. Je voyagerai pour ma part en voiture, étant atteinte de certaines faiblesses qui me rendent les déplacements à pied trop difficiles. Vous aurez le loisir de monter avec moi ou bien de rester près de vôtre ami. Si vous montez avec moi, nous ferons en sorte que vous puissiez toujours le voir, afin de vous convaincre que nous ne voulons pas vous séparer de lui. Je sais qu’il est difficile d’accorder sa confiance à une inconnue, et je ne vous demande donc pas un total abandon, consciente de la difficulté que cela représenterait, et peut être d’ailleurs de la folie que cela serait considérant que vous ne nous connaissez pas. »

La Jumelle ferma les yeux, geste invisible pour la prêtresse, mais nécessaire pour que Thérasia fasse le point sur les sentiments tous plus contradictoires qui l’assaillaient.

« Toutefois, je vous remercie d’avoir accepté de me suivre. J’espère ne point décevoir ce geste. »
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Dim 22 Aoû - 21:34

Alia était habituée à être assistée par un prêtre, aussi considéra-t-elle que ceux qui entouraient Thérasia étaient des hommes et des femmes qui lui étaient aussi dévoués qu'Anor avait pu l'être pour elle. Si elle était effectivement une prêtresse, comme elle le disait, c'était presque naturel. Néanmoins, penser à Anor déclencha une nouvelle vague de regrets et le corps d'Alia se crispa, comme pour exprimer une longue complainte qu'elle ne pouvait décemment pas hurler.

Ce fut le contact chaud avec la main de Thérasia qui rassura Alia, qui ressemblait plus à un oiseau craintif et perdu qu'à une Grande Prêtresse d'Aimar. La main de l'Ilédore était douce et rassurante, et son contact permit à Alia d'enfin déceler ce qui lui manquait dans son portrait personnel de Thérasia. Elle se sentit défendue, et sans s'en rendre compte, elle laissa son pouce parcourir les creux et les plis de la main de l'Oracle. Cela lui suffisait. Elle se releva à sa suite et répondit à Thérasia, qui avait fait une erreur en proposant à Alia de toujours rester en contact visuel avec la dépouille d'Anor, erreur à laquelle était habituée Alia, et qui la rassura sur les bonnes intentions de son interlocutrice :

- Il me sera difficile de me déplacer sans aide aux côtés d'Anor. Je monterai donc avec vous, si vous me donnez l'assurance que vous veillerez à ce que son corps soit à nos côtés.

Nulle exigence dans ses propos : seulement un désir impératif. Elle sentait une sorte de magie poindre des paroles de Thérasia, surtout quand elle disait Tout se trouve en Edor Adeï. S'interdisant de rêver à ce que pouvait signifier pareille affirmation, Alia adressa une prière muette à ses dieux pour Anor. Une dernière chose lui tenait à cœur : répondre à Thérasia qu'un geste aussi noble que le sien ne pourrait jamais la décevoir. Elle inclina délicatement son buste dans la direction d'où provenait sa voix, et répondit :

- Pour ma part, je vous suis reconnaissante de m'avoir tirée des ténèbres dans lesquelles j'avais été plongée.

Thérasia et Therdorus étaient les seuls qui l'avaient défendue et qui avaient empêché l'injustice de régner. Ils étaient arrivés trop tard pour Anor, mais Alia savait que personne ne se serait intéressé à elle malgré ses cris et ses appels, s'ils n'étaient pas intervenus.

Thérasia ne lâcha pas la main d'Alia, et elle lui en fut reconnaissante. Elle sentait les différents souffles des proches de l'Oracle qui s'affairaient autour d'eux. Anor ne lui fut pas arraché, comme elle l'avait craint, mais discrètement enlevé, comme s'il était naturel qu'il soit emporté par d'autres, comme il avait été emporté par la mort. Elle entendit l'arrivée de ce que Thérasia appelait une « voiture ». Nouvelle lacune que la prêtresse du savoir devrait combler. Elle commençait à mesurer par elle-même le fossé immense qui la séparait des Ilédors. Finalement, guidée par la voix douce de l'Oracle, elle pénétra dans un habitacle qu'elle devinait paré de mille richesses. Les étoffes qui l'entouraient était soyeuses et douces au toucher. Alia savait parfaitement qu'elle n'en avait jamais senties de si raffinées de toute son existence. Une légère odeur d'encens termina de l'apaiser et l'impression de faire l'unique chose qu'il y avait à faire la tranquillisa définitivement. Comme elle était installée, elle lâcha la main de Thérasia et finit d'essuyer les larmes qui restaient sur ses joues. Elle aurait toutes les nuits suivantes pour pleurer Anor. D'une voix qu'elle voulait ferme mais qui était finalement timide, elle demanda :

- Vous aviez dit que vous répondriez à mes questions dans votre Tour, mais est-ce que je pourrais vous... en poser d'autres en attendant d'y arriver ?

Alia attendit un instant avant de se lancer courageusement dans la nouvelle question qui avait pris forme dans son esprit :

- Vous dites que vous êtes comme une prêtresse, mais que votre nature est différente. Est-ce que cela signifie que vous ne servez pas un dieu ? Ou est-ce que cela signifie que votre rôle est différent de celui d'un prêtre vis-à-vis de son dieu ?

Alia pensa à Aimar, son propre dieu. Elle aurait donné n'importe quoi pour pouvoir se sentir en étroite symbiose avec lui, comme du temps où Arestim Dominae était encore debout. Mais elle était seule, avec son désir de comprendre pour seule arme et un cauchemar atroce pour seul indice.
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Jeu 26 Aoû - 10:37

Thérasia remarqua son erreur et rougit violemment. Elle en venait à oublier le handicap d’Alia, malgré sa proximité. Mieux valait prendre garde à l’avenir, car cela pouvait blesser la jeune femme, qui semblait toutefois l’avoir pris avec humour pour le moment. Des hommes de la Tour arrivèrent. Sur indication, ils soulevèrent lentement la victime pour la déposer sur la civière qu’ils hissèrent au niveau de leurs épaules. Alia laissa Anor partir sans faire d’histoire, ce dont Thérasia lui sut gré. Elle ordonna à ses domestiques de rester près de la voiture, leur indiquant leur destination.

La voiture arriva sur ces entrefaites, tirée par un couple de pommelés à l’allure fière. Thérasia adressa un sourire au cocher qui la salua profondément, puis lui ouvrit la porte afin qu’elle pénètre le véhicule. Elle aida la prêtresse à monter puis prit place en face d’elle, habituée malgré tout au contact visuel avec son interlocuteur, même si cela s’avérerait difficile dans une telle situation. Elle assura à Alia qu’Anor resterait près d’eux, le lui promettant sur son honneur.

L’intérieur était paré de satin rouge, couleur chère à l’Oracle. Les tissus s’ornaient de motifs multiples, mais l’ensemble produisait tout de même une impression de richesse et d’ordre qui aurait pu paraitre difficile vu la multitude de représentations. La Jumelle se laissa aller contre le dossier, poussant un soupir de soulagement. Sa santé fragile commençait à se faire ressentir d’un tel instant passé debout, et s’asseoir était un réconfort bien mérité après cette situation aussi dure physiquement que moralement, ses convictions ayant été sévèrement ébranlées par le meurtre.

Alia prit la parole à ce moment précis, lui demandant si la possibilité de poser des questions dans le véhicule lui serait accordée. Thérasia allait lui répondre que cela était en effet possible, mais elle n’en eut pas le temps que déjà la première interrogation franchissait les lèvres de la prêtresse. L’Oracle s’amusa de ce comportement et sourit, geste qui passa bien entendu inaperçu aux yeux de son interlocutrice. La question toutefois lui posa quelque problème. Elle réfléchissait à la réponse à apporter quand Anaëlle pénétra dans le véhicule, plongeant droit sur sa maitresse comme un oiseau de proie pour s’assurer de sa santé.


« Madame enfin, il n’était pas sérieux de rester si longtemps debout. Votre capacité physique ne vous le permet pas, et vous le savez. Etes-vous sûre d’aller bien ? »

Thérasia étouffa un discret rire, gênée d’être ainsi rabaissée devant la prêtresse. Elle répondit avec véhémence, sans être toutefois désagréable avec celle qui se faisait tant de souci pour elle.

« Anaëlle, je puis t’assurer que je vais bien, ne t’en fais donc pas tant pour moi. Je ne suis pas en sucre tout de même ! »

La femme de chambre ne prit pas la peine de répondre mais poursuivit son examen attentif de la Jumelle. Quand elle se fut assuré que tout allait pour le mieux, elle s’assit à ses côtés, lui lançant un regard sévère indiquant qu’elle la surveillait. Thérasia lui offrit un sourire innocent puis se concentra sur l’Olarile.

« En réalité, j’ignore quels sont les devoirs que vous considérez comme étant ceux se rapportant au service d’un Dieu. Pour comprendre qui nous sommes toutefois, il faut que je parte d’une question un peu plus large. En Edor Adei, notre dieu est Therdone. Il honore la volonté et nous a donné la vie. Sa naissance résulte, dit-on, de la rencontre de deux étoiles, mais nul n’a pu le vérifier encore. Les responsables de son culte sont les Moines et les Moniales. Ils sont ceux dont la volonté s’est le plus manifestée, et c’est grâce à elle qu’ils sont parvenus à ce poste.
Therdorus et moi, pour notre part, ne sommes pas des Moines. Et si nous servons Therdorne, c’est plutôt en interprétant sa volonté. Hiérarchiquement, nous sommes placés au dessus des Moines, et même le Gardan Edorta, celui qui dirige la ville, écoute nos conseils. Comme vous pouvez le constater, notre place en ce lieu n’est pas dénuée de responsabilité. »


Thérasia attendit une réaction quelconque de la part de la prêtresse.
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Ven 27 Aoû - 20:37

Si Alia avait espéré une réponse rapide, elle dut prendre son mal en patience. Un nouveau souffle était apparu dans l'habitacle. Un souffle jeune, frais et pimpant. Une femme, à n'en pas douter, emplie de vitalité. Le ton avec lequel elle s'adressa à Thérasia fit prendre conscience à Alia que son interlocutrice tentait de masquer sa faiblesse physique. En un instant, elle devina à quel point les derniers événements l'avaient éreintée. Elle se concentra pour percevoir les mille signes auxquels elle n'avait jusque là pas prêté attention. Le portrait de Thérasia changea encore dans l'esprit exercé d'Alia : sa peau se fit plus pâle, son teint plus maladif. Elle perçut toutes les faiblesses de Thérasia, et cela lui semblait être d'une facilité déconcertante. Si elle n'avait eu le décès d'Anor en arrière-plan, elle en aurait sans doute ri. C'était pour le moins désopilant : deux femmes affaiblies condamnées à se faire transporter tout en parlant divinités... Alia n'eut pas vraiment le temps de retenir ses paroles, mise en confiance par l'atmosphère sereine de la voiture de l'Oracle :

- Vous vous méprenez, je crois. Je suis aveugle, certes, mais cela m'a poussé à développer à l'extrême mes autres sens. Je perçois votre faiblesse mieux que quiconque : il ne sert à rien de tenter de la dissimuler, ni même de la nier, parce que je la discerne, et je pense que je la comprends. Vous n'avez pas besoin de vous excuser ou de vous sentir gênée : je pense que j'emporte la palme de la plus incommodée de nous trois.

Alia ne voulait pas l'assommer de discours ou de considérations, mais elle réalisa que sa tentative de rassurer Thérasia sur ses faiblesses devait paraître des plus prétentieuses. Elle ne connaissait pas cette femme, et voilà qu'elle se permettait de lui dire d'être à l'aise, alors qu'elle était celle qui était censée être dépaysée. Elle dissimula son trouble en écoutant la réponse de Thérasia. Et aussitôt, des milliers de questions la traversèrent. Elle commençait à comprendre le sens des dernières paroles d'Anor. Ils auraient dû tout savoir, parce qu'ils étaient les prêtres d'Aimar, et voilà qu'elle était comme une enfant ignorante face à l'Oracle.

- Vous suscitez énormément de questions... Votre dieu, ce Therdone, est complètement inconnu chez nous. Notre panthéon se compose de Bakarne, Hégoa, Aimar, Hésione, Filhakan et Panpale. La notion de Moine et de Moniale n'existe pas, mais je devine leur rôle. Tout comme je devine ce que vous entendez par le mot volonté, même si cela demandera des éclaircissements.

Le fait que Thérasia et son Jumeau soient des personnes importantes rassurait le cœur meurtri d'Alia. Ce n'était pas des faibles qui avaient pris sa défense, c'étaient des dirigeants ! Ils faisaient régner la loi dans un lieu où les hommes oubliaient l'idée de justice. Et Alia qui parlait innocemment de ses dieux, sans se douter un seul instant de l'affreux abîme dans lequel la précipiterait la traumatisante vérité.

- Je porte aussi le nom d'Edorta, et je me rends compte, à l'utilisation du déterminant, que ce n'est pas un homme que vous désignez par ce nom. C'est une fonction ou un métier ? Qui est ce Gardan Edorta dont vous parlez ?

Pensez-vous que le nom soit une coïncidence ? Petit à petit, Alia se demandait si des liens n'existaient pas, aussi improbable que cela fut, entre Edor Adeï et Arestim Dominae. Était-ce cela, la terrible chose qu'Anor n'osait pas lui dire ? Qu'ils auraient dû soupçonner l'existence de la magnifique et dangereuse cité au-delà de la Gérax ?

Une dernière question tiraillait Alia. Songeant que cela devait paraître trop technique aux yeux de son interlocutrice, elle dit :

- Comment interprétez-vous cette volonté du dieu ? Quel moyen utilisez-vous ? Les augures, les visions ou les signes ?

Alia n'avait jamais vraiment rendu d'oracle pour Aimar. C'était réservé au Grand Prêtre, et elle n'avait pas eu de demande après sa nomination. La seule chose qu'elle s'était risquée à dire au nom d'une divinité, c'était que les enfants de Liiken Aryassat étaient une bénédiction.
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Lambda
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Sam 5 Mar - 21:46



    - Thérasia Uldarii -


    Thérasia se sentit rougir alors qu’Alia lui dressait un portrait pour le moins troublant de ressemblance. Elle était peu être aveugle mais d’une rare clairvoyance. Là où les autres se contentaient des apparences, Alia parvenait à voir plus loin, à discerner la fatigue dans une voix, à sentir le souffle plus irrégulier d’une respiration qui se faisait plus pénible avec l’effort. Si l’Oracle se savait d’une constitution fragile, elle n’aimait guère se l’entendre dire à un moment où c’était elle qui aurait dû se montrer forte pour consoler une âme blessée. Mais la douceur et la gentillesse qui émanait des paroles d’Alia dispersèrent le trouble qui avait envahi Thérasia. L’Olarile avait raison, elles étaient très semblables toutes les deux. Un maigre sourire s’étala sur ses lèvres mais il se dissipa bien vite face aux questions d’Alia.

    Les nouvelles que l’Oracle avait à apprendre à la Prêtresse n’étaient pas pour lui rendre son adaptation à sa nouvelle vie plus facile. Bientôt, il faudrait lui dire que les croyances qu’elle avait toujours eues n’étaient que des artefacts de Therdone, le seul Dieu véritable. Il faudrait lui dire que Bakarne n’était pas un dieu mais l’un de ses ancêtres, tout comme les autres divinités qu’elle avait toujours connues. Comment l’Olarile prendrait ces nouvelles ? Elle venait de vivre des moments très pénibles et s’en sortait plutôt bien, mais ce que Thérasia lui dirait ne ferait que renforcer son malaise pour un temps. Son rôle d’Oracle, aujourd’hui, lui paraissait bien lourd. Elle eut une pensée pour son frère, lui aurait su, il aurait trouvé sans difficulté les mots à dire et ceux à éviter, il aurait rallié Alia à leur cause en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Sa jumelle, elle, se sentait piégée, piégée par son devoir, par son sens de la justice aussi. Elle se rendait compte que ce qu’elle s’apprêtait à faire était de la manipulation, et Alia ne méritait nullement qu’on la traite ainsi. Sa bonne conscience la rongeait, elle ne se sentait pas à l’aise du tout. L’Olarile était perspicace, mais il était hors de question qu’elle comprenne tous les enjeux de cette conversation.

    - Toutes vos questions auront des réponses en tant voulu, ne vous inquiétez pas, mais sachez que ce que j’ai à vous dire sera difficile à entendre. Je vais tenter de rendre ça le plus facile pour vous, mais avant de m’interrompre, écoutez-moi jusqu’au bout une première fois.

    Par où commencer ? Quelle question aborder en premier lieu ? Thérasia hésitait, mais il faudrait bien à un moment ou à un autre qu’elle se lance. Le silence qui envahissait l’habitacle devait être très gênant pour Alia. Calmement, Thérasia commença ses explications.

    - Autant commencer par le commencement. Il y a de très nombreuses années de cela, notre chef, le Gardan Edorta comme on l’appelle, a été exilé suite à des dissensions internes importantes. Je sais que cela doit vous sembler le summum de la cruauté, mais nous ne vivons pas comme vous. Il a été forcé de s’en aller vivre ailleurs, au-delà de la Gérax. Cet homme, ce Gardan s’appelait Bakarne, Bakarne Olarii…

    L’Oracle laissa quelques secondes à Alia pour qu’elle puisse prendre la pleine mesure de cette révélation. Bakarne, celui qu’elle prend pour un dieu n’est qu’un homme, un simple homme chassé de son propre pays par les siens. Tous ceux qu’elle avait vénéré jusque là n’étaient que des êtres humains, au même titre qu’elle et les siens, que tous les autres Ilédors.

    - Bakarne, avec quelques uns des siens s’est trouvé un nouvel endroit pour vivre : votre village. Ceux que vous avez nommés sont des compagnons d’exils, des hommes comme vous et moi eux aussi, pas des dieux… Je sais que tout cela doit vous paraître incroyable, que vous devez être profondément déstabilisée. Si j’avais un moyen de vous rendre les choses plus faciles, croyez-moi, je le ferais, mais ce n’est guère possible.

    Y aller en douceur lui semblait la meilleure de solutions, pour ne pas perturber davantage la Prêtresse qui devait avoir eu en une journée plus d’émotions que durant toute sa vie. Il fallait lui laisser l’opportunité d’assimiler toutes ses informations, et de poser des questions si elle en éprouvait le besoin.
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Alia Edorta
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Ven 11 Mar - 14:41

Thérasia évitait sa question, une fois de plus. Alia se laissa surprendre par la facilité avec laquelle l'Oracle louvoyait entre les délicates réponses qui s'imposaient. Thérasia parvenait, en quelques mots bien placés, à dominer entièrement la conversation, sans lui laisser ne serait-ce que l'opportunité de réaliser que ses questions étaient balayées. Au plus grand soulagement d'Alia qui se sentait terriblement mal à l'aise avec cette esquive discrète de ses interrogations, Thérasia revint sur sa décision de ne rien lui dire avant d'avoir atteint la fameuse Tour où elle vivait.

Passionnée par les histoires, Alia se laissa donc facilement emporter par le récit de Thérasia, qu'elle mémorisa tout du long, comme elle en avait pris l'habitude auprès de Leto. Si le bannissement du Chef – du Gardan – des habitants d'Edor Adeï lui parut effectivement inconcevable, ce ne fut rien à côté du cauchemar qui commença à l'évocation de son nom. Bakarne Olarii. Alia ne vit aucune coïncidence, pas plus qu'elle ne vit un hasard. Non, étonnamment, elle comprit directement ce qui allait suivre. Son esprit aurait dû être engourdi par la mort d'Anor, qui continuait de peser sur ses épaules, mais elle était trop inquiète à propos de ce qu'il n'avait pas eu le temps de lui dire pour rater une telle allusion.

Une vague de pur déni commença par l'envahir, aussitôt suivie d'un profond désespoir. Des milliers de pensées traversèrent simultanément Alia. Tout prenait son sens. Elle comprenait Anor et son silence. Et même si c'était trop tard, elle était touchée par la douceur avec laquelle il avait voulu l'épargner. Aimar... un homme, comme elle ? Impossible. Elle l'avait vu dans ses rêves, dans ses visions, dans sa vie au temple. Était-elle totalement folle pour inventer ainsi, avec une suggestion aussi puissante, un contact avec quelqu'un d'autre ? Elle poussa un cri étranglé, qu'elle aurait voulu comme un long hurlement, mais qu'elle ne parvint pas à pousser. Lentement, elle sentit que son corps se faisait plus lourd et que ses sens perdaient leur acuité. Ce fut à peine si elle ressentit le choc de ses membres touchant les parois de leur voiture. Elle avait des étoiles plein les yeux. Elle entendit au loin, mais si loin que ça lui semblait provenir d'un autre monde, des voix affolées. Mais elle ne comprenait pas le sens des syllabes qu'elle entendait, son esprit n'arrivait plus à rassembler ses idées. Elle laissa le noir bienfaisant l'envahir, en murmurant le nom de celui qui venait de trahir ses rêves et ses espoirs :

- Aimar...

***
Quand elle s'éveilla, elle était allongée sur un lit recouvert de la matière la plus douce qu'elle ait jamais connue. Elle reprit conscience petit à petit, prenant conscience de son corps posé délicatement sur des coussins moelleux et confortables, puis de la présence de plusieurs personnes à son chevet. Elle devina qu'elle était dans cette fameuse Tour dont lui avait parlé Thérasia. Alia aurait voulu s'agiter et hurler à la mort, mais elle en était incapable. Elle n'avait plus une seule force dans son corps, et lever le petit doigt aurait été un effort trop grand. Alia voulut parler, mais ce furent des larmes qui jaillirent de ses yeux, à la place. Encore ? Elle pensait avoir versé des larmes pour toute sa vie... Ce n'était pas encore assez, apparemment... La vérité lui apparaissait dans toute sa cruauté, toute sa férocité et toute sa laideur. Elle n'avait jamais eu de lien privilégié avec Aimar, elle avait seulement été sur la pente de la folie. Et avec elle, tous les prêtres d'Arestim Dominae. Sa petite voix misérable retentit dans la pièce :

- Je devrais dire que... vous mentez, mais Anor ne m'aurait... jamais menti.

C'était une certitude, plus forte que tout. Si tout était faux, où était Leto, s'il n'était pas avec les dieux ? Où était Gwyddion ? Où était Tante Cyclaë ? Alia avait envie de mourir. Le projet lui parut aussitôt excellent. Il ne lui restait plus rien, absolument aucune attache pour la retenir. Même Aimar, son plus grand appui dans la vie, venait de disparaître. Son seul regret serait Liiken Aryassat, car elle ne verrait jamais son enfant à naître. Alia referma les yeux. Elle refuserait toute nourriture, et elle finirait par rejoindre tous ceux qui l'avaient quittée. Forte de cette résolution, elle mumura péniblement :

- Je vous en prie, laissez-moi seule. Je ne veux plus entendre parler de votre cité, ni de votre passé, ni de votre dieu. Dès que je serai capable de me lever, je quitterai cet endroit.

Elle songea que c'était bien mal payer les attentions de Thérasia, mais elle ne voulait pas s'attarder dans l'endroit où sa vie avait pris fin. Car oui, le corps d'Alia était peut-être en vie, mais son âme, elle, venait de s'éteindre.
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Lambda
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Sam 30 Avr - 15:29


    - Thérasia Uldarii -
    Thérasia avait l'horrible impression d'avoir échoué à convaincre Alia. La jeune femme était pourvue d'un don tel qu'il fallait qu'elle soit acquise à leur cause. Hors, cela semblait loin d'être gagné. L'Oracle percevait la panique et l'incrédulité sur le visage de la Prêtresse. Comment ne pas être bouleversée après de telles révélations ? Comment elle, Thérasia, Oracle depuis si longtemps, percevrait une telle nouvelle ? Les mots, aussi doux soient-ils n'en n'apportaient pas moins des nouvelles amères pour la jeune femme. Dans un souffle, elle glissa de la banquette et sombra dans l'inconscience.

    Que ce fut le voyage, une santé fragile ou les derniers événement qu'elle venait de vivre, Thérasia n'aurait su dire ce qui avait affecté le plus la jeune femme pour qu'elle s'effondre ainsi. Heureusement, ils étaient presque arrivés. Sitôt le carrosse arrêté, Anaëlle appela des domestiques pour qu'ils apportent une civière afin de transporter la jeune fille à l'intérieur et de prendre soin d'elle. Rapidement, elle fut emmenée dans une chambre à l'écart, et Thérasia veilla à savoir exactement où le corps du prêtre serait déposé.

    Une fois quelques dispositions prises, l'Oracle partit rejoindre Alia. Elle voulait être là à son réveil, elle voulait pouvoir la rassurer, lui expliquer certaines choses qu'il était important qu'elle sache. Il fallait que l'Olarile lui accorde sa confiance, c'était cela qui était important. Pourtant Thérasia se trouvait face à un cas de conscience, elle avait trahi la jeune Olarile avant même de la connaître, alors méritait-elle sa confiance ? Rien n'était moins sûr. Therdorus aurait sans doute eu moins de scrupules, parce qu'il savait qu'ils opéraient tous deux pour le bien de la cité et de ses habitants. Mais Alia ne faisait pas partie des leurs, pas encore, alors de quel droit pouvait-elle lui imposer tout cela ?

    L'Oracle était fatiguée et finit par s'assoupir dans son fauteuil alors que des serviteurs s'occupaient d'Alia, toujours inconsciente. Elle ne se réveilla que quelques minutes plus tard, lorsqu'Alia reprit conscience. Son visage était pâle et ses yeux pâles trahissaient une immense tristesse. Thérasia sentit son cœur se serrer à l'idée de ce qu'elle allait faire, mais elle n'avait pas le choix, pour Therdorus, pour Edor Adeï et tous ses habitants, elle se devait de le faire.

    - Vous ne pourrez pas Alia, où iriez-vous ? Qui vous guiderait à travers cette ville si éloignée de tout ce que vous avez connu jusqu'ici ? Prenez le temps de vous reposer, de réfléchir, avant de prendre la moindre décision.

    Prendre le temps de comprendre qu'elle n'avait plus le choix, que sa vie était ici désormais. Elle avait un don, il était temps qu'elle l'apprenne, cela l'aiderait peut-être à mieux faire face à cette nouvelle vie.

    - Alia... Nous avons fait une découverte à votre propos, ce qui prouve que rien n'arrive par hasard. Alors que nous voulions simplement vous venir en aide, nous étions en fait destinés à vous trouver. Therdorus et moi sommes les Oracles d'Edor Adeï. Tout comme nous avons un don, celui de discerner l'avenir, vous en avez un. Vous n'êtes pas folle Alia, vous n'avez pas imaginé avoir vu Aimar, vous l'avez réellement vu. Nous voyons l'avenir mon frère et moi, vous avez le don de voir le passé.

    Comment la Prêtresse allait prendre cette information ? Thérasia détestait ce mensonge par omission. Elle ne venait pas de découvrir le don d'Alia, et elle allait devoir lui faire croire que seule la charité avait motivé son geste, et que Therdone avait fait que l'Olarile sauvée possédait justement un don. Thérasia regrettait d'avoir accepté cette mission, elle aurait voulu que Therdorus s'en charge, il aurait réussi bien mieux qu'elle.

    - Je suis désolée du choc que cela vous cause. J'aurais aimé vous laisser plus de temps pour vous adapter, mais vous brûliez d'apprendre la révélation de votre prêtre. Mais tout ce que vous avez connu jusqu'ici n'est pas vain. Votre vie n'est pas perdue, vous avez un merveilleux avenir qui s'étend devant vous, croyez-moi !

    C'était à Alia, maintenant de montrer qu'elle était digne de ce cadeau de Therdone.
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Alia Edorta
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Mer 4 Mai - 11:35

Alia avait oublié qu'il lui était impossible de ne pas écouter quelqu'un. Son ouïe était très fine, et ignorer Thérasia dans son état fut trop compliqué. Alors, malgré elle, alors que son âme saignait et endurait le plus dur des tourments, elle laissa ses paroles douce se frayer un chemin de compréhension en elle. Les premiers mots furent insoutenables. Faiblesse, encore et encore. Déficience. Incapacité. Et, plus cruel encore : solitude. Qu'avait-elle à répondre à cette Oracle ? Voulait-elle seulement lui répondre ? Les affaires terrestres ne la concernaient plus. Elle avait sombré dans le désespoir et dans la folie, elle allait aller jusqu'au bout de son aliénation et se laisser dépérir, jusqu'à rejoindre – et peut-être pas, puisqu'apparemment, le pays des Dieux n'existait pas – ceux qu'elle avait aimé. Elle ne bougeait pas, non seulement parce qu'elle n'en avait pas le force, mais aussi parce qu'elle ne comptait pas répondre à Thérasia. La femme avait su faire preuve de sollicitude, mais elle aurait mieux fait de la laisser crever dans le caniveau. Elle aurait au moins partagé le sort des siens.

Elle ne réagit même pas. Plus rien n'avait d'importance, absolument plus rien. Elle ne reverrait plus jamais le marbre éclatant qui éclairait son monde éternellement plongé dans la nuit. Arestim était morte, d'ailleurs. Si cette cité n'était pas celle des Dieux, il n'y avait nul espoir. À quoi servait d'avoir survécu à l'exil, à l'avalanche, à l'escalade ? Si seulement elle était morte dans les bras de Gwyddion, après le déferlement des Feux de la Gérax...

Alia était presque parvenue à se désintéresser de l'Oracle. Elle savait qu'elle lui parlait, mais faire abstraction de sa présence était devenu aussi évident que de respirer. D'ailleurs, si elle l'avait pu, elle aurait simplement cessé de respirer. Pouvait-elle s'enfoncer dans les méandres de ses propres ténèbres, jusqu'à ne plus en sortir ? Elle pouvait toujours essayer, oui. Qu'avait-elle à y perdre ? À peine consciente qu'elle s'aventurait sur des chemins sans retour, Alia suivit presque avec joie les prémices de la démence.

Et soudain, l'incompréhension. Elle était sur une route. Et dressé devant elle, glorieux, lumineux et apaisant, Aimar. Voilà donc à quoi ressemblait sa propre folie... Hallucination, malheureusement. Voulait-elle le frapper, ou enlacer une dernière fois le vestige qui l'avait accompagnée tant d'années ? Avait qu'elle ne se soit décidée, la voix d'Aimar retentit, encore. « Écoute, Alia. Écoute. »

Les paroles de l'Oracle étaient claires et précises. Comment ? Il fallut de nombreuses secondes à Alia pour assimiler ce qui venait d'être dit. Ainsi, elle n'avait pas tout perdu ? Il lui restait Aimar ? Lentement, elle revint à elle, acceptant d'emprunter le chemin du retour. Le passé ? Comment est-ce qu'une telle chose était possible ? Comment pouvait-elle être parvenue à une telle promiscuité entre elle et une personne issue de siècles la précédant ? Et s'il s'agissait d'un immense mensonge destiné à la... destiné à quoi, en vérité ? Thérasia avait été l'image même de la bonté, depuis qu'elle l'avait rencontrée. Elle avait pris soin d'une inconnue dévorée par le désespoir. Quel intérêt aurait-elle eu à lui mentir ? Aucun, puisque sa vie ne lui était d'aucune utilité. Et Aimar lui-même le lui avait dit... elle n'avait qu'à écouter.

Le soulagement déferla sur Alia, bienfaisant et réparateur. Elle n'avait plus à endurer seule un fardeau trop lourd pour ses frêles épaules. Aimar n'était pas un dieu, mais il restait l'homme de son monde intérieur, ou plutôt, comme le disait l'Oracle, de ses visions. Un sanglot lui échappa. Elle ne parvenait plus à verser de larmes, mais cette consolation était tellement forte qu'elle se sentait réconfortée jusqu'au plus profond d'elle-même. Elle n'avait pas vécu en vain. Eux, les prêtres d'Aimar, avaient été reliés à une grande figure de leur passé. Aimar n'était peut-être pas un Dieu au sens propre du terme, mais ce qu'ils en avaient fait lui conférait une certaine divinité. Et cela ne lui serait pas retiré. Elle n'était pas folle. Et elle avait compris.

Le savoir. Quelle puissance il recelait, pour ainsi relever une femme qui avait renoncé à la vie ! Aimar avait raison d'y accorder autant d'importance, parce qu'il était à la base de tout. Depuis qu'elle savait, Alia pouvait décemment envisagea de continuer à aller de l'avant. Durant un long moment, Alia ne bougea plus, gravant soigneusement ces souvenirs dans son cœur. Finalement, la Grande Prêtresse était bel et bien morte avec Anor. Aujourd'hui était la renaissance d'une autre femme, d'une visionnaire. Le tout sous la bienveillance éthérée d'Aimar. Lentement, Alia finit par dire, d'un ton mesuré et posé, qui contrastait férocement avec les pleurs et les gémissements qui étaient siens quelques minutes plus tôt :

- Ce fardeau sera parmi les plus lourds à porter pour les Olarils, surtout les prêtres.

Et Alia savait qu'elle n'aurait pas le courage de retourner le leur dire en face. Qu'elle aurait peur qu'ils se moquent d'elle et de son prétendu don. Elle n'aurait osé que pour les prêtres d'Aimar, et ils étaient tous morts ; elle était la dernière. Les autres prêtres ne la concernaient pas vraiment. Aucune famille ne la retenait, à part Liiken Aryassat, et elle se savait incapable de retourner au Ceste Clouté expliquer elle-même que les dieux n'étaient pas... des dieux. D'ailleurs, tout le monde devait être au courant, maintenant. L'Oracle avait implicitement proposé de la garder près d'elle, et Alia se sentit soudainement profondément reconnaissante envers Thérasia pour sa sollicitude. Ce fut presque timidement qu'elle demanda :

- Votre révélation m'aide seulement à ne pas sombrer dans la folie. Ce don n'aura pas vraiment d'utilité, mis à part celui de me convaincre que je suis toujours saine d'esprit. Je vous en demande peut-être un peu trop, mais connaissez-vous un moyen de canaliser ces visions ?

Ses conversations avec Aimar avaient toujours été impromptues. Peut-être Thérasia connaissait-elle un moyen de mieux contrôler les visions. Et alors, elle pourrait discuter avec lui tout à son aise... Alia était toujours étendue, les yeux fixés sur le plafond, attendant anxieusement la réponse de l'Oracle.
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MessageSujet: Re: Heureux les ignorants   Sam 3 Mar - 17:27


    - Thérasia Uldarii -
    Enfin, elle y venait. Thérasia songea à Therdorus et à ce qu'ils avaient mis en œuvre pour attirer la jeune Olarile dans leurs filets. Il n'y avait nulle gloire à en tirer. Et pourtant... Elle contempla la forme étendue sur le lit. Une Edorta, sans surprise... Le nom avait du sens ; Therdorus lui avait déjà rapporté la noblesse de Mithra Edorta, lorsqu'il s'était porté à la rencontre des descendants de Bakarne. Quelle place restait-il au hasard ? Alia Edorta devait croire qu'il ne s'agissait que d'un formidable hasard, mais peut-être serait-elle capable de lire un jour entre les lignes. Et ce jour-là, il faudrait que son cœur soit déjà tout entier dévoué à leur cause. Un goût amer monta aux lèvres de Thérasia.

    Malgré tout ce qu'elle gardait à l'esprit, en dépit de tout, l'Oracle ne pouvait s'empêcher de ressentir un élan de profonde compassion. La jeune aveugle était terriblement isolée, et il n'y avait nul doute quant au fait qu'elle souffrirait longuement de toutes ces révélations. Thérasia n'avait pourtant aucun mot de réconfort à offrir. Elle pressentait et voyait l'étendue de la détresse d'Alia Edorta, mais elle ne la comprenait pas vraiment. Ce n'était pas son dieu qui venait d'être réduit en charpie, c'était le sien. Sur un sujet qui la touchait d'aussi près, Thérasia ne pouvait que se laisser émouvoir par la situation d'Alia Edorta. Elle se sentit impuissante, alors même qu'elle était responsable de ce qui était arrivé. Finalement, Thérasia avança sa main avec beaucoup de douceur, jusqu'à la poser sur l'avant-bras de la jeune Olarile. Elle espérait que le geste traduirait tout ce qu'elle ne disait pas, tous les mots maladroits qu'elle préférait taire.

    La question d'Alia Edorta sur les visions lui arracha un sourire. Si seulement elle savait ! L'apprentissage avait été long et dense, bien trop pour être retracé en quelques mots. Il y avait mille choses à expliquer, à apprendre, à analyser. Mais là où Thérasia avait eu Therdorus à son côté, Alia Edorta n'aurait que les fantômes de son passé. Pour peu qu'ils parviennent à comprendre exactement la nature des visions de l'Olarile, mais c'était déjà une autre question. Le principal, c'était que Thérasia avait enfin la possibilité de prendre la jeune femme sous son aile. La demande était faite, il n'y avait plus qu'à y répondre. Oui, ils allaient garder l'Olarile avec eux, lui dire tout ce qu'elle devait savoir et apprendre à connaître par son biais la culture de ces descendants de Bakarne qu'ils avaient vu dans leurs visions.

    - Oui. Vous restez avec nous. Demeurez dans cette Tour, et nous vous enseignerons ce que vous devez savoir. Vous aimerez la vie parmi nous, j'en suis convaincue.

    De sa voix émanait l'assurance des gens habitués à être obéis. Bien qu'elle ne soit pas en train de donner un ordre à la jeune Olarile, son ton ne souffrait pas de réplique. Avec fermeté, elle prenait la suite en charge. Alia Edorta n'avait plus qu'à se remettre de ses blessures en leur compagnie, plus qu'à apprendre, plus qu'à laisser son triste passé derrière elle pour avancer avec eux sur les chemins de Therdone. Avec la certitude des gens qui ne doutent pas, Thérasia sut que l'Olarile accepterait.

    Il ne lui restait rien d'autre, de toute façon.

    - Fin -
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